Made in Auroville de Monique Patenaude

Texte de Christian Feuillette extrait du bulletin été 2004

Le 30 mars 2004 avait lieu à la Bibliothèque Nationale, rue Saint-Denis à Montréal, le lancement du livre de Monique Patenaude, Made in Auroville, en même temps que les autres nouveautés des éditions Triptyque. Plusieurs membres de l'association ainsi que des amis d'Auroville se sont joints à la nombreuse assistance, comprenant plusieurs célébrités du monde littéraire et culturel du Québec, pour rendre hommage au travail de Monique signant le premier roman en français portant sur Auroville. Arrivant directement de l'Inde, l'auteure a participé à la présentation de son livre et à une séance de signatures passablement occupée. Il est à noter que le roman avait reçu l'honneur d'une critique, sous la rubrique Littérature québécoise, dans le prestigieux quotidien Le Devoir de Montréal, à son édition de fin de semaine des 28 et 29 février 2004, sous le titre "Utopie à saveur indienne". Après avoir esquissé l'histoire de cette "communauté d'hommes et de femmes, de toutes origines, qui aspirent à vivre en paix et en harmonie", le critique Christian Desmeules écrit :

"Puisqu'elle conjugue l'utopie collective à la quête spirituelle, cette cité universelle fait à elle seule la somme de tous les possibles. Monique Patenaude, qui partage sa vie entre Auroville et Montréal, signe avec ce premier roman la chronique intime de cette aventure spirituelle collective – toujours en cours aujourd'hui – sur fond des longues querelles politiques et juridiques qui ont secoué la communauté.

"Parmi ces 900 naufragés qui aborderont les rives du Tamil Nadu, à quelques kilomètres de Pondichéry, figure une jeune Québécoise, Lysiane Delambre, dont le récit nous permettra surtout de suivre les traces. Entre 1977 et 1987, comme de nombreux jeunes Occidentaux déboussolés, à la poursuite d'un équilibre intérieur, elle prendra part à cette utopie qui connaîtra des hauts et des bas. Mais au fil des ans, entre les maladies, le retour de la mousson et les passages à vide, l'Inde lui permettra surtout de se trouver une âme et de faire battre son cœur au diapason de la Conscience infinie." "Reste un regard lucide, conclut l'article du Devoir, sans le parti pris qu'on aurait pu craindre, qui n'hésite pas à explorer les angles plus sombres d'Auroville, qui demeurera toujours, à sa façon, un petit nœud de vipères : “Là-bas, on a l'impression d'observer l'humanité avec une grosse loupe. On dirait une gigantesque caricature de l'espèce humaine !”"

J'ai personnellement beaucoup apprécié la lecture de ce court roman de 212 pages, qui est très bien écrit. Présente depuis 1974 à Auroville, Monique est un témoin privilégié de toutes les péripéties ayant marqué l'histoire d'Auroville. En plus des qualités littéraires du récit, le lecteur pourra se faire une idée équilibrée de cette aventure unique que demeure la construction de la cité de l'unité humaine. Il y a bien des aspects du développement d'Auroville qui m'ont toujours été nébuleux ou incompréhensibles – même si j'y ai fait de courts séjours en 1970, 1973 et 1987 –, qui se sont éclairés ou ont pris un sens à la lecture de ce livre. Dans plusieurs passages, on peut capter de façon palpable l'émotion et l'atmosphère particulières que l'on peut ressentir dans la cité de l'Aurore. Ainsi en page 144 :

"Un monde planait au-dessus des palmeraies et des canyons d'un plateau de latérite du sud de l'Inde. Perceptible, presque tangible… Un monde hors la loi, hors toutes les lois de la planète… Il fallait bien que ce monde s'incarne quelque part. À moins que cette vibration ne soit en train de se répandre autour de la planète, de pénétrer en poussière d'or invisible la matière terrestre ?"

La magie d'Auroville tient surtout à cette Présence invisible diffuse:

"Ce n'était pas ça, Auroville. Ce n'était pas une Society, pas une institution, pas même le rassemblement de 600 êtres humains plutôt ordinaires. C'était la Présence qui emplissait le désert rouge et la manifestation progressive de cette Présence dans la matière. " (page 180)

Et de façon plus précise, en page 139 :

"– Alors, explique-moi pourquoi les Auroviliens aiment plus ce désert rouge qu'ils n'ont l'air de s'aimer les uns les autres. C'est à cause de Mère… C'est à cause d'une Présence qui remplit le désert…"

On peut affirmer que seule cette présence et cette énergie soutient Auroville et lui permet de progresser en dépit de tous les obstacles :

"Auroville est une formidable énergie qui se marie lentement à la matière terrestre." (page 206)

L'un des temps forts d'Auroville, l'érection du Matrimandir, y est décrit de façon particulièrement émouvante ;

"On venait de tout Auroville pour compléter la chaîne humaine qui se formait de bas en haut de la structure. Les tchattis en métal, remplies du ciment gâché au sol, glissaient de main en main jusqu'à la plate-forme supérieure et même au-delà. Cette farandole était la plus belle prière d'Auroville, un symbole, mais aussi un acte, un appel vivant à l'unité, à l'amitié humaine et à la manifestation concrète d'un idéal dans la matière. " (page 36)

Monique Patenaude, qui est une artiste, démontre bien l'importance symbolique et effective de l'art dans toute création, comme dans celle d'Auroville :

"– L'art n'est pas inoffensif et inutile comme certains le croient. C'est un appel, une incantation, un mantra. On se concentre, on lance une vibration dans la mer cosmique et elle nous revient centuplée… C'est d'ailleurs comme ça qu'on construit Auroville : on appelle. Une ville, ce n'est pas seulement des buildings, comme le pensent les architectes. C'est aussi un tissu de vibrations. Il y a une magie dans toute création. C'est magique, Auroville. Peut-être que toute la Terre est magique. Pour ceux qui veulent y croire." (pages 137-138)

Pourquoi y a-t-il eu, et y a-t-il encore, tant de conflits à Auroville ?

"…parce que c'était des hommes et que les hommes se battent. Ça fait partie de leur programmation. Chose certaine, ils n'avaient pas trouvé l'unité, la clé de l'unité. Et on pourrait ajouter que les Auroviliens, n'ayant pas encore trouvé la clé de l'unité, ne réussissent pas à construire la ville de l'unité. Mais en même temps, la construction de la ville est le moyen qu'on leur a donné pour trouver cette clé…"

C'est là tout le paradoxe de l'aventure, et pourquoi on ne doit pas se laisser décourager ou rebuter par les difficultés :

"C'est elle [La Mère] qui avait conçu et créé Auroville ; elle en avait parlé comme d'une aventure. Elle avait donné aux hommes un espace libre, sans lois, sans propriétaires, sans structure établie…La Mère n'avait jamais garanti la réussite de l'entreprise. Autrement, où aurait été l'aventure ?" (page 19)

Et, en guise de conclusion, ainsi que le déclare un disciple de Mère, cité en page 205 :

"Auroville n'est pas une ville à construire, c'est le vieux mensonge à démolir en chacun de nous. "

J'espère, en cette brève recension, avoir transmis le goût de lire ou relire Made in Auroville, un roman très prenant, et qui nous offre aussi une présentation très juste d'Auroville et répond à nombre de questions que l'on peut, ou qu'on a pu, se poser.

Made in Auroville, Monique Patenaude, éditions Triptyque, Montréal, 2004. 212 pages, 19,00 $.



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